Roi des montagnes

Ladakh, mon beau Ladakh.

Après plus de trois mois je me rĂ©sous enfin Ă  t’accorder ses lignes. C’est peut-ĂŞtre le recul qui me permet de te dĂ©dier cet article, je ne sais pas. Perdu dans l’immensitĂ© de l’Inde, tu Ă©chappes pourtant Ă  toute sa cacophonie, Ă  toutes ses odeurs que je me suis tant de fois imaginĂ©es. Je m’étais prĂ©parĂ©e tu sais. Je n’allais pas en Inde pour moi, tu Ă©tais bien Ă  part, bien distinct. Et pourtant je ne m’étais pas imaginĂ© un seul instant que tu serais en tout point diffĂ©rent du reste de ton pays.

Ladakh, les mots me manquent pour te décrire aujourd’hui. J’ai l’impression d’échouer, de faillir à ma tâche. Tu m’as tant apporté et j’échoue à te rendre la pareil. Mon vocabulaire me parait si pauvre. Aucune tournure de phrase n’arrive à te rendre ta grandeur. « Il faut le voir pour le croire », je n’ai que ça en tête, le « croire » ou plutôt le « comprendre », le vivre ; placer la bonne image mentale derrière les mots. Les mots, ces mots qui par leur définition même ne permettent pas la retranscription de ce que j’ai éprouvé. Comme l’a dit Bernard Verber : « Entre ce que je pense, ce que je veux dire, ce que je crois dire, ce que je dis, ce que vous voulez entendre, ce que vous entendez, ce que vous croyez en comprendre, ce que vous voulez en comprendre et ce que vous comprenez, il y a au moins neuf possibilités de ne pas se comprendre ». Alors tu vois, j’ai juste l’impression de te causer du tort. Que cet article ne sera jamais assez parfait à mes yeux, qu’il ne suffira pas. Car parfois il vaut mieux se passer de mots.

Ladakh, ça va pas fort en ce moment. Tu m’avais permis de faire la paix avec moi-même, de me (re)trouver. Je n’arrive pas à savoir si tu as affirmé qui j’étais ou si tu m’as transformée à tout jamais. Car tu m’as tant appris ! Sur moi, sur les autres, sur la vie… Il est de ces endroits et de ces personnes qui te marquent à jamais. Il est de ces moments qui retournent tout ton être, qui sont gravés dans ta mémoire. Tu m’en as tant offert et je suis fière d’avoir su les saisir. Je me les repasse en boucle dans ma tête comme un vieux mantra qui réparerait les maux. Ladakh, mon roi des montagnes, j’ai tant à te dire. Au moment où j’écris ces lignes tu dois doucement t’endormir, lové dans un grand manteau blanc. Que j’aimerais être là pour t’admirer, te respirer, te sentir guérir à nouveau mon cœur, ma tête, mon âme. Ladakh, je te vois d’ici entrer en hibernation, délaissé et lassé de tes touristes et de tes guides reconvertis en vendeurs à la sauvette sur les plages indiennes bien au sud. J’entends encore les klaxons des bus TATA si mélodieux. Ils retentissent sur tes routes escarpées ! Je sens encore la poussière imprégner un peu plus mes vêtements, mes cheveux et ma peau à chaque seconde. Je vois encore les visages rieurs et ridés sur une peau tannée.

Ladakh, c’est par tous ces détails que tu m’as conquise. C’est par tes routes sinueuses à flanc de falaises, c’est par tes sommets suspendus entre ciel et terre, c’est par tes déserts de pierres aux mille-et-une couleurs. C’est par la générosité de tes habitants malgré la pauvreté évidente, c’est par ta sagesse et les situations hilarantes entre locaux et occidentaux. C’est par la folie des grandeurs de ta nature et la bienveillance d’un regard, que tu m’as eu. Ladakh, ton air montagnard vif me manque, tes couleurs indescriptibles et changeantes me manquent. Ta lumière qui caresse mes yeux, me manque. Tous tes paysages qui se muent à mesure que le soleil déverse plus ou moins doucement ses rayons, frappant la roche de tes montagnes scintillantes, me manquent. Tes eaux limpides et miroitantes me manquent. C’est dur de ne plus t’admirer chaque jour.

Oh tu m’as tant appris. Je sais désormais que par la volonté, des projets peuvent se monter, que l’altruisme est la clé de tout. Que des touristes peuvent se croire aventuriers mais que n’est pas voyageur qui veut. Tu m’as appris qu’on ne cesse jamais d’apprendre. Ladakh, j’ai tant à dire sur toi. Je t’ai observé une dernière fois du hublot et quelque chose s’est effondré en moi, doucement. Quand je t’ai vu t’étirer sous moi, te réveiller avec le soleil déjà bien présent au petit matin. Quand je t’ai vu te pâmer de ces couleurs qui pendant un mois ne m’avaient pas quittées. Quand j’ai vu se déployer tes routes menant aux monastères déjà foulés par mes pieds. Oh quand j’ai vu tout cela j’ai senti au plus profond de moi qu’on m’arrachait à toi. J’ai perdu ou plutôt j’ai laissé un morceau de moi avec toi là-haut, si-haut. Je ne reviendrai pas le chercher, je ne viendrai que le retrouver.

Et même si c’est encore dur de grandir sans cette fraction de moi, je la sens qui vit avec toi. Je sens une partie de mon être qui bat avec toi et c’est la plus belle chose que je pouvais te donner contre tout ce que tu m’as apporté.

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